de Lisbonne (Cascais) à Lorient (enfin, Figueira da Foz) 2


« On est pas du tout prêt à partir, là ». Antoine est notre moniteur de voile pour la semaine ; on avait pas mal sympathisé avec lui aux Glénans, et comme monsieur a ouvert sa propre école, on a pas hésité longtemps à le contacter. Et donc, Antoine refuse de partir au large avant d’avoir checké le fonctionnement du bateau. Il veut même réparer les toilettes avant de partir, et vérifier qu’on sait ou sont les extincteurs…. il veut aussi qu’on achète des cartes car « on ne peut pas se fier au GPS ». Apparemment, le degré de prudence et de parano des marins est directement proportionnel à leur expérience, et Antoine est exactement à l’autre bout de l’échelle.

Ca ne nous arrange pas forcément : on a dit à tout le monde que nous serions en Bretagne le 28 juin au plus tard, et la marina de Cascais et la plus chère du Portugal – et pas du tout la plus sympathique. 60€ la nuit pas forcément justifiés par la bouteille de mauvais vin qu’ils offrent à chaque nouvel arrivant. D’un autre côté, c’est bien pour nous donner ce genre de conseils qu’on à fait appel à lui. Et on se sent un peu obligés de l’écouter, rapport à l’expérience et tout ça. Bref, on passe la journée à tenter de réparer les toilettes.

 

Les toilettes marins, c’est un sujet à part entière. Ca ressemble plus a un tamagotchi qu’a des toilettes, en fait. Il y a des règles simples à suivre quotidiennement, et si on se loupe, le toilette meurt et il faut tout recommencer à zéro. En l’occurrence, les toilettes de Lucy n’ont pas été utilisés depuis un an… et ils sont morts. En plus, c’est un vieux modèle américain et les pièces sont impossibles à trouver. On réussira finalement à fusionner les pièces des toilettes avant et arrière en un « truc » vaguement fonctionnel, quoi que pas totalement convaincant.

Finalement, le jour suivant, nous sommes prêts à partir, mais le mauvais temps s’en mêle. En théorie, un voilier peut aller vers le vent : ca s’appelle louvoyer quand on veut intimider le néophyte, ou tirer des bords voire remonter au vent en langage courant. Et ça ressemble à ca :

louvoyer

Un hasard fait que nous sommes dans les pires conditions possibles pour louvoyer (oui, ceci est un blog élitiste). Notre trinquette n’est pas taillée pour le près, un vent frais, et beaucoup trop de houle. Ou en version compréhensible, notre voile d’avant n’est pas super adaptée pour tirer des bords, et en plus il y a trop de vent et surtout trop de vagues pour remonter au vent. La première version est quand même beaucoup plus classe, et ca nous permet à nous, marins, d’établir immédiatement notre supériorité intellectuelle sur notre interlocuteur.

Les Beauforts, c’est encore une invention dans la même veine. On pourrait dire qu’il y avait 45km/h de vent, mais on préfère dire 25 noeuds. Un noeud, c’est 1 Mile Nautique par heure, et 1 mile nautique c’est une minute à l’équateur, ou un soixantième de degré. Ou en termes compréhensibles 1852 mètres. Mais la tradition veut qu’on parle en noeuds. Et, ne me demandez pas pourquoi, il y a une échelle arbitraire qui dit que 25 noeuds, c’est 6 Beauforts. Et comme les marins sont poétiques, 6 Beauforts, ca s’appelle un vent frais.

Bref, nos bords ressemblent à la partie rouge de mon joli schéma ci-dessus, et nous rentrons à Cascais pour un nouveau check-in et une nouvelle bouteille. Le lendemain, la météo semble plus favorable et nous sommes gonflés à bloc. Nous repartons, et cette fois, pour de vrai … enfin, jusqu’à ce que nous nous rendions compte que notre pilote ne marche plus. Le pilote, c’est un bidule qui tourne la barre tout seul en gardant un cap. Du coup, ca permet de bouquiner pendant que le bidule s’occupe d’emmener le bateau au bon endroit. Il faut juste vérifier régulièrement qu’il n’y a pas de cailloux sur la route, ou d’autres bateaux, ou que le vent n’a pas fraîchit (si si, on dit vraiment ça, rapport au vent frais). Bref, c’est important, et il faut réparer. Nous rentrons à Cascais, ou l’hôtesse d’accueil commence à nous soupçonner de faire semblant de partir juste pour avoir des bouteilles.

Ceci, c’est moi qui tente de réparer le pilote. J’ai pris un voltmère avec moi pour un minimum de crédibilité, ouvert le capot du truc, et commencé à regarder. En fait, un fil était débranché, mais j’ai quand même passé 10 minutes à farfouiller pour donner l’impression que c’était compliqué …

Bref, après 3 jours de péripéties, c’est enfin le vrai départ pour le large, direction La Corogne (2 jours de nav’) puis le Golfe de Gascogne (2-3 jours de plus). Quand on part plusieurs jours, on s’organise en quarts (on pourrait dire qu’on se relaie pour gérer le voilier, mais les gens risqueraient de comprendre). En théorie, à trois, ça nous fait 8h de sommeil, 8h de quart, et 8h de temps libre. En pratique, on fait notre quart, on dort, on mange, et c’est déja l’heure de notre quart. Il parait que c’est une question d’habitude.

 

Il est 2h30 du matin quand Antoine fait irruption dans ma cabine. Pourtant, mon quart ne commence pas avant une demi-heure, et la météo nous annonce une nuit tranquille avec 20 nœuds de vent au portant (le portant, ça veut dire qu’on a le vent dans le dos ; c’est le contraire du près).

lucy-sous-spi

On a rangé le spi pour la nuit (le spi, c’est la jolie voile toute gonflée ci dessus), on est bien loin des cailloux de la côte, en théorie, Antoine ne devrait pas avoir besoin de moi. « J’ai besoin de toi », dit-il. Ah. Je me lève en vitesse pour apprendre que le vent vient de prendre 15 nœuds et 90° (de fraîchir, pour ceux qui suivent), que le génois refuse de s’enrouler, et que notre nouveau cap nous emmène droit sur la côte.

Le génois – ou genoa, je ne sais jamais comment ça s’écrit. Je pourrais regarder sur internet, mais ca masquerait un clivage bien réel, personne ne semble d’accord sur ce point.  Le génois, donc, est une grande voile d’avant qu’on peut enrouler qu’il y a trop de vent. L’enrouleur, c’est le truc pour enrouler. Et donc, la, on a trop de vent, il faudrait enrouler, mais ça n’enroule pas. Du coup, on est obligés de rester au portant pour une raison qui serait plus compréhensible avec un schéma, mais que j’ai la flemme de faire pour l’instant. En gros, c’est un peu comme courir avec le vent dans le dos vs courir contre le vent. Si ça ne vous parle pas, c’est que vous ne courez vraiment pas vite.

Et le portant – vent dans le dos donc, nous emmène droit sur la côte. Et vite, en plus, parce que Lucy kiffe le portant. Toutes voiles dehors, elle file a 9 nœuds, surfe sur toutes les vagues, et reste facile à barrer. Finalement, pour des raisons encore inconnues à l’heure ou j’écris ces lignes, on arrivera à enrouler le génois sur l’autre bord et à le remplacer par notre trinquette, plus adaptée aux conditions.

Cap sur Figueira da Foz, à peine une centaine de milles au nord de notre point de départ, où nous sommes accueillis à cinq heures du mat par une digue fraîchement construire et non indiquée sur notre GPS (mais bien présente sur la carte !).

Epilogue : les cartes papier, c’est important, et il ne faut jamais stocker une drisse de spi en avant du gréement. Apparemment, c’est une connerie classique que tout le monde fait au moins une fois. Et apparemment, la liste de conneries à faire au moins une fois est très longue 🙂


A propos de Brann

Brann est maintenant marin débutant, globe-trotter débutant, et blogger débutant. Après 34 ans passés à Paris à faire de l'informatique, nouvelle vie, nous voici !


Laissez un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

2 commentaires sur “de Lisbonne (Cascais) à Lorient (enfin, Figueira da Foz)