Mouillage paradisiaque à tendance infernale  8


Après les quelques jours passés à Almeria (cette fois-ci c’est la chanson de Gainsbourg « Initiales B.B. » que j’ai dans la tête. Si vous ne savez pas pourquoi, je vous invite à la réécouter), nous partons par un beau jour ensoleillé et très venteux (2 ris dans la GV et trinquette) de janvier pour le Cabo de Gata, un endroit chaudement recommandé par un ami d’origine andalouse. Le nom de ce cap ne vient pas du mot espagnol « chatte » (gata) comme on pourrait le croire (déception pour moi…), mais d’agate, minéral qui abonderait dans cette zone. Nous arrivons un peu avant le coucher de soleil au mouillage repéré sur la carte, à l’est du Cap, niché entre deux falaises, face à une immense plage désertique. Aucun bâtiment ne vient défigurer cet endroit sauvage, et nous sommes ravis d’avoir la crique juste pour nous. Le lendemain nous mettons l’annexe à l’eau, en route pour une petite randonnée dans les collines, avec un point de vue magnifique sur la baie (où Lucy semble toute petite).

L’après-midi passe vite, à bouquiner et travailler au soleil, mais quand le soleil se couche, le vent tourne, venant pile de l’ouverture de la baie entre les falaises, et lève une mer qui fait tanguer Lucy. La météo ne prévoit pas un vent très fort, donc nous restons dans notre petit paradis, et nous nous accordons sur la prise d’une décision le lendemain au vu de la météo actualisée : farniente ou départ pour Mojacar, notre prochaine étape, un petit village accroché à flanc de falaise qui vaut également le détour dixit les guides et l’ami andalou. Mais la mer en a décidé autrement, et le roulis s’ajoute au tangage, de plus en plus violent, au moment où l’on se couche. Après quelques minutes d’une valse des divers objets non calés et des casseroles dans les tiroirs, nous décidons, bon gré mal gré, de lever l’ancre.

Le temps de s’habiller chaudement et de préparer le bateau, les douze coups de minuit sonnent, et notre carrosse s’est transformé en bouchon sur une mer de plus en plus agitée. Mojacar est « trop proche » pour y aller maintenant car nous arriverions de nuit, et entrer dans un petit port avec prise de pendille sans aide et sans lumière n’est pas dans nos projets. Direction Cartagena donc, ou l’un des deux ports que nous prévoyons en « repli » : Aguilas ou Mazarron, selon notre fatigue et le vent. Ce dernier n’a pas dit son dernier mot, et il semble farouchement opposé à notre remontée vers le nord, puisque les 20 nœuds de face combinés à une houle de plus d’un mètre nous condamnent à une allure d’escargot d’un nœud et demi. Autant dire qu’à ce rythme-là c’est dans plusieurs jours que nous arriverons à Carthagène !

Soumis, nous faisons demi-tour et repassons le Cabo de Gata vers l’ouest (cela nous rappelle des souvenirs…), et tentons un premier mouillage au pied du phare (indiqué sur notre carte). Nous l’abandonnons rapidement en voyant les rouleaux qui se brisent sur la falaise. Nous jetons l’ancre un peu plus au nord, sous le vent d’une grande falaise (donc abrités de ses rafales vicieuses), et relativement protégés de la houle. Nous sautons dans le lit, et profitons des quelques heures de nuit qu’il nous reste pour nous reposer. Après une grasse matinée bien méritée nous refaisons le point météo : toujours un vent de nord (de face donc) prévu pour la journée. La vue est beaucoup moins belle que dans le mouillage précédent, mais nous suivons les caprices du vent sans rechigner.

Alors que nous nous apprêtons à manger un bruit retentit. Brann me demande :  » tu as entendu ?  » Plus intéressée par le contenu de mon assiette que par les bruits environnants je hausse les épaules et réponds :  » on dirait un klaxon « . On se regarde et ça nous frappe : pourquoi un klaxon ?! On sort la tête, c’est un gros bateau de la Guardia Civil ! Interloquée je me demande comment ils vont faire pour monter à bord, nous sommes au mouillage, ils sont beaucoup trop gros pour se mettre à couple de Lucy, et ils ne font pas mine de mettre une annexe à l’eau. Je les salue, ils font de même, et me demandent les papiers du bateau. Je les récupère ainsi que nos passeports, et c’est alors qu’ils me tendent une épuisette avec un très long manche, dans laquelle ils me font signent de déposer les papiers. Je m’exécute, surprise, et ils repartent se mettre en position stationnaire un peu plus loin pour ne pas risquer de collision. Je retourne manger, un nouveau coup de klaxon nous avrtit que le bateau est revenu à nos côtés. Nous ressortons, l’épuisette est à nouveau tendue avec nos papiers que nous récupérons, et ils nous saluent aimablement après deux -trois questions de formalité : combien de temps avons-nous prévu de rester ? Où allons-nous après ? Je leur explique que nous avons été délogés par la houle et que nous attendons que le vent nous laisse remonter vers le nord-est. Très aimables, ils nous saluent et repartent. Nous pouvons terminer notre repas tranquillement. C’est la première fois que la Guardia Civil nous contrôle depuis notre arrivée en Espagne. Nous avions croisé au Portugal l’équivalent des Douanes au port de Peniche, et les douanes françaises nous avaient contrôlés à Benodet. Ce sont les seuls à être montés à bord, pour une visite de 5 minutes, et avec des compliments à la clé sur la propreté du bateau ! Bref, pour l’instant nos interactions avec les autorités maritimes se sont toujours déroulées avec bonhommie. Espérons que ça dure !

Le bateau de la Guardia Civil qui pose pour la photo (ils m’ont demandé d’attendre qu’ils soient à l’intérieur pour ne pas prendre leurs visages en photo)

Les choses se compliquent en fin de journée car la houle, qui ne nous lâche décidément pas, vient nous taquiner à nouveau. Nous faisons une note mentale pour la prochaine fois : ne pas rester dans un mouillage que nous aurions éliminé en raison du vent, sous prétexte qu’il est magnifique, et que nous y sommes déjà. Si nous avions levé l’ancre l’après-midi précédent, nous serions dans un port, sans roulis… C’est le métier qui rentre ! Fichiers météo consultés : une fenêtre valable se dessine, mais pour Cartagena, car le vent reste assez proche du nord, et les autres ports étant au nord de notre localisation, il n’est pas possible de les atteindre à moins de tirer des bords (et Lucy ne tire pas de bords valables, nous l’avons déjà expérimenté).

Cette fois-ci nous levons l’ancre avant la nuit, et nous repassons le fameux Cabo de Gata. Le vent est beaucoup moins fort que prévu, mais la houle est hachée, de face, donc très inconfortable. Brann me laisse me reposer et fait la veille presque toute la nuit.

C’est aux heures les plus sombres que nous faisons connaissance avec cette versatilité qui fait la réputation de la Méditerranée (« en Méd, soit il n’y a pas assez de vent, soit il y en a trop » nous avait-on dit). D’une situation quasi-pétolesque (c’est-à-dire avec très peu de vent), nous aboutissons à une situation plus que venteuse (mais comme nous sommes prévoyants nous avions déjà réduit pas mal la voilure en raison de la nuit, les expériences servent à ça !). Les heures qui suivent nous essuyons des rafales à 35 et des embruns de nos visages, et finissons par atteindre en milieu de matinée Carthagène, ville existant depuis plus de 2 500 ans – à ne pas confondre avec Carthage, en Tunisie. Carthagène aurait été nommée par les Phéniciens, Nouvelle Ville, mais comme ce nom était déjà pris par Carthage, les romains l’appelèrent Cartago Nova en latin. Après quelques tours de passe passe phonétiques, la voilà devenue Cartagena ! Je vous invite à lire la page Wikipedia si vous êtes curieux de son histoire.

La marina Yacht Port Cartagena est située tout au fond du port naturellement creusé dans les falaises, sur la droite (il y en a une autre à gauche mais celle-ci serait plus confortable et sûre, bien qu’un peu plus éloignée de la vieille ville et légèrement plus chère). Nous nous couchons et dormons du sommeil du juste, bercés par l’absence totale de mouvements du bateau. La visite de la ville attendra le lendemain !

Lucy amarrée dans la marina Yacht Port Cartagena (un quai, pas de pendille ! )

Le lendemain c’est gros avitaillement, lessives, rangement, ménage… la journée passe très vite, et nous traversons la ville pour rejoindre le supermarché, mais sans passer par la vieille ville. Ce n’est finalement que le surlendemain que nous nous baladons dans la vieille ville, ceinte de remparts imposants, et entourée de montagnes, avec au loin des sommets enneigés.

La météo nous surprend : de la pluie était annoncée, mais après une demi-heure, ce sont de gros flocons qui tombent allégrement ! Nous sommes surpris et enchantés comme des enfants : ces derniers jours le temps était quasi-estival, et puis de la neige sur la mer, nous n’en avions jamais vu ni l’un ni l’autre (Lucy non plus d’ailleurs). Apparemment c’est la première fois depuis 32 ans qu’il neige sur Cartagena. La magie plumeteuse se transforme au bout d’une heure en déluge, qui dure deux jours sans discontinuer, l’occasion rêvée pour travailler et bricoler dans le bateau (et manger des scones, notre remède anti-pluie – merci mom’ pour ta recette). Quand la pluie s’arrête enfin j’en profite pour aller prendre une douche bien chaude, et je sympathise dans les sanitaires avec Chloé, qui nous invite derechef à prendre l’apéro sur Gorgona, un vieux cata de 30 ans et 50 pieds au look baroudeur, une sorte de Lucy en catamaran.

Olivier et Chloé ont deux enfants de 4 et 6 ans, Ethan et Matéo. Ils ont fait une reconversion professionnelle (lui de l’armée, elle du consulting) pour devenir instructeurs de plongée, et travaillent sur leur bateau, bureau ambulant et base de plongée flottante pour leur club, Atao plongée. La saison basse les a poussés vers le sud pour trouver de la chaleur, et le port de Cartagena les a pris dans ses filets : d’une à deux nuits, ces habitués du mouillage ont décidé de transformer leur séjour en un mois ou deux. Il faut dire qu’il existe une communauté d’hiverneurs très importante et organisée au Yacht Port Cartagena, avec des activités de groupe pour ceux qui le souhaitent : yoga, randonnée, soirée tapas, barbecue le dimanche midi… Et atout principal pour l’équipage de Gorgona, un autre couple, Jean-Pierre et Cécile, avec deux garçons de 3 et 5 ans, Pierre et Maximilien, français également, hiverne à Cartagena. JP et Cécile sont aussi des « terriens reconvertis », et travaillent sur leur bateau, Diatomée. Ils ont monté une entreprise de charter de luxe, Coconut Sailing (ils sont tous les deux issus de l’hôtellerie), et passent l’hiver à Cartagena pour se reposer. Une aubaine pour les quatre enfants qui s’entendent comme larrons en foire (quand ils ne se tapent pas dessus), heureux de pouvoir partager leurs après-midi, les matinées étant consacrées à l’école-sur-le-bateau. Nous sommes également très contents de ces nouvelles rencontres avec qui nous échangeons conseils, recettes, et dîners. L’occasion de faire une soirée crêpes, et surtout une fondue savoyarde avec du vrai fromage suisse rapporté par un ami de JP et Cécile.

 

Brann et Olivier plongent sous Lucy pour vérifier que la coque est propre et indemne de toute anomalie – et tenter, en vain, de déboucher notre évacuation d’évier, qu’aucune ruse chimique ni mécanique n’a convaincue de faire son office… Le surlendemain Olivier emmène Brann, enchanté de refaire de la plongée, tester un nouveau site sur lequel il veut emmener des clients. Avoir un instructeur juste pour soi, c’est le pied, et sa combi semi-humide le protège bien du froid (l’eau est descendue à 14-15°C après l’épisode de vent du nord-neige-pluie). Le site est apparemment très beau, avec de petites grottes sous-marines, mais le seul trésor qu’ils découvrent est un sac plastique et une ballerine abandonnée par une Cendrillon peu soucieuse de l’écologie.

 

La météo qui nous avait retenus à Carthagène (des vents du nord de 30 à 50 noeuds), se fait plus clémente, et une fenêtre se dessine pour remonter vers Valence. C’est avec un pincement au coeur que nous prenons congé de ces nouveaux amis, mais rendez-vous est pris pour cet été, du côté de Hyères pour Gorgona, et de la Corse pour Diatomée. Echaudés par cette dizaine de jours de vents contraires contrariants, nous décidons de remonter d’une seule traite à Valence, car nous y avons des rendez-vous début février. Je prépare de quoi manger pendant deux jours (couscous et pizzas), et le mardi 24 au matin, nous sommes prêts; notre comité de largage des amarres se compose de quatre adultes et quatre enfants.

 

Cap’tains en herbe : à gauche Ethan, à droite Mateo


A propos de Sarah

Sarah est médecin urgentiste et journaliste scientifique, passionnée de lecture, de voyages, de musique, de thé et de chats. Et maintenant de bateaux !


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