Notre premier talonnage 3


Tout avait pourtant bien commencé : nous avions rejoint Kawâne au mouillage à Porto Vecchio, puis le hasard a voulu que le port ait une place disponible juste à côté du Temps des Iles, le voilier de nos amis Bruno et Sylvie. Nous n’avions pas prévu d’aller au port, mais il faut bien avouer que c’est idéal pour faire un avitaillement sérieux, pour partager un apéro, et pour découvrir la ville en mangeant une – mauvaise – glace (Sarah me dit qu’elle n’était pas si mal, mais c’est moi qui ait le clavier !). On en profite aussi pour récupérer mon petit frère et son ancien coloc’ (Kern et Adrien, donc), qui se sont tapés 3 heures de bus pour venir d’Ajaccio, où nous étions censés les récupérer.
Pour leur retour, l’option bus est impossible car nous devons nous-mêmes être à Ajaccio pour faire un saut chez l’ostéo, Elaya ayant attrapé un petit torticolis. Chez les bébés, le torticolis consiste juste en une tendance à tourner toujours la tête du même côté, et à une légère limitation de la rotation dans l’autre sens ; comme chez les grands, ça déséquilibre tout le corps et ça fait mal, mais en bonus, la petite risque aussi de se retrouver avec le crâne plus plat d’un côté que de l’autre ; comme on a prévu que ce serait la plus belle, c’est hors de question !

Notez la tête tournée à droite, comme d’hab’

Nous voilà donc partis vers Bonifacio à la faveur d’un avis de grand frais sur Madalenna, au Nord de la Sardaigne. En gros, il y a beaucoup de vent, mais pas trop, et pas encore trop de houle. C’est par-fait ! On avait initialement pensé s’arrêter à Bonifacio, mais la météo est vraiment favorable pour remonter, et c’est tellement rare qu’on ne peut décemment pas ne pas en profiter. Nous arriverons à la tombée de la nuit à la plage de Roccapina ou nous retrouverons le Temps des Iles ; nous nous étions donnés rendez-vous par VHF, mais un petit quiproquo nous a fait perdre une bonne heure car nous les avions initialement cherchés dans l’Anse de Roccapina, de l’autre côté du fameux lion (pour ceux qui ont suivi les épisodes précédents). D’ailleurs, Kern ne voit pas un lion mais un rocher. Il passera le reste de la semaine à nous montrer des rochers quelconques en nous disant qu’ils ont des formes de lions !

Nous repartons le lendemain, toujours vers le Nord, toujours à la faveur d’un vent soutenu ; ce n’est que quand il tombe que nous décidons finalement de nous arrêter à Cala d’Orzu. Il y a un immense mouillage que nous connaissons déjà, blindé de bateaux, avec les Zodiacs de la paillotte du coin qui passent toutes les heures nous proposer de venir faire un tour à terre. A quelques milles plus à l’Ouest, il y a un autre mouillage, beaucoup plus petit, mais indiqué comme tel sur les cartes. Comme d’habitude, Sarah et Elaya sont à la barre, et je suis à l’avant pour m’occuper de l’ancre. Le fond de l’eau est translucide, et je vois que nous passons au dessus d’un gros rocher … BOUM. Ou plutôt « bim ». Le choc a été très léger, mais nous l’avons tous entendu. A l’étrave, je n’ai rien senti, mai Sarah a ressenti un petit à-coup. Pourtant, la carte détaillée du coin indique 6m de fond et rien d’autre. Heureusement, nous n’allions pas vite, et surtout, nous avons une dérive pivotante non-lestée.

Petit intermède technique. La plupart des voiliers ont une quille (on dit que ce sont des quillards). La quille présente deux intérêts. D’une part, comme elle est lourde et profonde, elle évite au bateau de trop se pencher (on dit giter), ce qui permet de mettre plus de toile quand il y a du vent, et aussi de rester à l’endroit quand il y en a vraiment trop (le vent ne peut pas retourner un monocoque de croisière, mais les vagues, oui). Parfois, il y a carrément un bulbe en plomb tout en bas de la dérive pour maximiser cet avantage. D’autre part, la quille résiste aux déplacements latéraux du bateau, ce qui lui évite d’avancer en crabe quand le vent vient de côté.

L’inconvénient principal de la quille, c’est qu’elle est profonde, et qu’elle empêche donc de s’approcher trop près des côtes. Comme elle est solidaire du voilier, elle est aussi très vulnérable en cas de talonnage (au fait, talonner, ça veut dire toucher le fond par inadvertance. Quand c’est volontaire, on parle d’échouage, ou de beachage, parce qu’évidemment on évite de le faire sur des cailloux). En cas de choc, il est fréquent que les boulons qui la tiennent se cassent, provoquant une importante voie d’eau.

Pour limiter ces désagréments, certains bateaux n’ont pas de quille du tout (la plupart des catamarans), certains ont deux quilles moins profondes (les bi-quilles, encore très rares), certains ont une quille relevable et tout le bordel hydraulique qui va avec; et d’autres enfin ont une dérive relevable (certains catamarans, et les dériveurs intégraux, comme Lucy).
Dernier paragraphe technique, les types de dérives : sur les catamarans, quand il y a une dérive, c’est une dérive sabre, qui descend comme une guillotine. Elles sont très efficaces car aussi profondes qu’on le veut, mais en cas de choc, elles peuvent couler un bateau (un Outremer a ainsi fait naufrage dans la baie de Quiberon l’été où nous y étions). Sur les dériveurs intégraux, c’est en général une dérive pivotante, lestée ou non. Lestée, elle donnera un meilleur couple de redressement, mais la remonter demandera un mécanisme compliqué, parfois hydraulique, parfois à base de palans. Non-lestée, elle ne sera utile que pour éviter de trop dériver quand on remonte au vent, mais elle remontera très facilement en cas de choc. Dans les deux cas, la majorité du lest est sous forme de plomb à fond de cale (4 tonnes dans le cas de Lucy). Ouf, fin de l’intermède.

Nous sommes finalement retournés mouiller devant la paillotte, comme tout le monde. Un saut dans l’eau m’a permis de voir une très légère marque sur l’antifouling de la dérive mais c’est vraiment parce que je cherchais. Bref, plus de peur que de mal, mais le sujet sonar est revenu sur le devant de la scène, et le mouillage n’est pas des plus idylliques (pour les standards corses… l’endroit est magnifique, mais il y a la paillotte, et plein d’autres voiliers).

La météo est favorable pendant la nuit, et nos passagers sont tout excités à l’idée de naviguer sous les étoiles ; nous partons donc en toute fin d’après-midi vers Ajaccio. Les deux compères, un peu malmenés par le mal de mer, iront se coucher sitôt la nuit tombée et ne se réveilleront qu’à notre arrivée, tout ça pour ça ! Nous mouillons dans la baie de Liscia, qui n’a pas l’air folichone, mais au petit matin un Zodiac vient nous réveiller ; Il paraît que le mouillage en dehors des corps-morts est interdit dans la baie par un arrêté préfectoral que nous n’arriverons pas à trouver sur internet. Toujours est-il qu’il faut partir, et que nous nous retrouvons anse d’Ancone, deux milles plus au Sud.

Quel changement ! Les immeubles de la côte ont laissé place à quelques villas, et il n’y a personne sur l’eau. Nous mouillons par 20m de fond en plein milieu de la baie, et nous nous préparons à passer quelques jours dans ce petit paradis. L’eau est à plus de 30°, il n’y a pas de guêpes ni de moustiques, on capte internet … seul accroc : la canicule. Pas un souci pour nous, qui pouvons sauter dans l’eau toutes les dix minutes si ça nous chante, mais plus embêtant pour Elaya, qui passera la semaine emmitouflée dans des langes humides. Comme souvent quand on ne fait rien, la semaine passera bien lentement, mais paraîtra bien courte après coup…

L’anse d’Ancone

Jour de départ à Ajaccio. Nous sommes au mouillage devant le port. Il y a beaucoup de moustiques, et nous soupçonnons la présence d’une évacuation d’égouts pas très loin. Un petit voilier et un pêche-promenade sont échoués sur le bord de la jetée. Demain, ce sera le marathon avitaillement/ récupération du passeport d’Elaya / ostéo / lessives / récupération des colis. Il nous tarde déjà de reprendre la mer !


A propos de Brann

Brann est maintenant marin débutant, globe-trotter débutant, et blogger débutant. Après 34 ans passés à Paris à faire de l'informatique, nouvelle vie, nous voici !


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3 commentaires sur “Notre premier talonnage

  • Marc Bastiaens

    Merci pour ce petit reportage bien fait.
    J’ai mis le site en favoris 🙂
    À quelle date étiez-vous en Corse.
    Merci.
    Ps: nous revenons de Grèce en route vers Port St Louis avant le départ pour le Brésil

    • Brann Auteur de l’article

      Bonjour !
      Nous avons passé les mois de Juillet/Août en Corse (nous sommes arrivés à Marseille avant-hier).
      On va sortir le bateau à Port St Louis (Navy Services) pour deux semaines pour réparer/bricoler/caréner, on se verra peut-être si vous y arrivez avant le 25 !
      Et justement, on hésite un peu pour notre prochain étape entre un hivernage aux Canaries avant la transat, et un séjour prolongé en med et en particulier en Grèce ; vous qui en revenez, ça vaut le coup ?

      Peut-être à bientôt autour d’un verre !
      Brann, Sarah & Elaya

      • Marc Bastiaens

        Bonjour,
        Je viens de lire votre message.
        Nous venons d’arriver à Villefranche sur mer.
        La traversée depuis l’île d’Elbe a été fatiguant.
        Nous pourrions arriver avant le 25 à Navy, ce sera fonction de la météo.
        Pour le petit verre on va se presser 🙂
        La Grèce c’est un peu notre pays d’adoption.
        On adore mais l’hiver c’est parfois bien venteux et froid.
        Du côté de l’île de Leros c’est plus clément.
        En Crête, le mouillage de Souda.
        Pour l’Atlantique, j’attends des nouvelles de l’archipel de Madère, le climat y est clément en hiver. Pour les Canaries ce n’est pas idéal pour les mouillages et la navigation. Les marinas seraient assez onéreuses.
        Peut-être à bientôt
        Marc et Regina